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Vivendi choisi de vendre SFR à Numericable en dépit des pressions

Posté le : 21 mars 2014 par Fabrice Godeau Aucun commentaire

Quatre critères ont joué en faveur de Numericable : la valeur, le risque d'exécution, la liquidité et le projet industriel. Et le prix est aussi certainement déterminant. A quoi joue Montebourg dans ce dossier ?

Numericable et SFR sont fiancés. Vendredi 14 mars, le conseil de surveillance de Vivendi a voté à l'unanimité moins une voix (celle de Pascal Cagni, ex-président d'Apple Europe) l'entrée en négociations exclusives avec le câblo-opérateur. Les administrateurs ont donc préféré l'entrepreneur aux 2.000 salariés, sans réseau mobile, à Bouygues, l'industriel connu qui emploie 8.500 personnes dans la téléphonie fixe et mobile. L'objectif est de signer l'acte de vente du deuxième opérateur télécoms français à Numericable d'ici à trois semaines. La transaction fera ensuite l'objet d'une consultation des salariés et sera examinée par l'Autorité de la concurrence, pour être conclue au second semestre.

Si le choix de Vivendi paraissait clair vendredi, le délai de trois semaines accordé à Patrick Drahi pourrait aussi être mis à profit par le clan des perdants pour peaufiner une nouvelle proposition. Le propriétaire de SFR a indiqué que c'est seulement à l'issue de de cette période et après nouvel examen de l'offre de Numericable qu'il mettrait «  un terme aux autres options envisagées » : la vente à Bouygues ou l'introduction en Bourse de sa filiale. Arnaud Montebourg, qui a tout fait pour soutenir Bouygues, ne s'avoue pas vaincu et assure que «  le combat continue ».

Un scénario fou

Pour l'instant, c'est bien Numericable qui a été choisi par Vivendi pour racheter sa filiale SFR. Ce rapprochement fait naître un nouveau géant français des télécoms, numéro deux derrière Orange (SFR était déjà ce numéro 2 de loin, tant dans le fixe que le mobile). Il comptera un peu plus de 18 millions d'abonnés dans le mobile et 6,7 millions dans le fixe, pour un chiffre d'affaires de 11,5 milliards d'euros. C'est aussi l'une des plus grosses transactions en Europe depuis l'an dernier.

Numericable est toujours demeuré le favori, affirme une source proche de Vivendi. Ce que confirme un cadre dans le clan Bouygues-Free : « Malgré l'emballement médiatique et boursier, nous savions que c'était loin d'être gagné. » Et pour des raisons objectives. Le conseil de surveillance, et avant lui le comité chargé d'étudier les candidatures, se sont prononcés en fonction de 4 critères. Premièrement, la valorisation de SFR - à peu près équivalente, proche de 15 milliards d'euros avant synergies et 19 milliards après. Le prix - 11,75 milliards en cash, contre 11,3 milliards pour Bouygues - a pesé dans la balance. «  450 millions d'euros, on ne crache pas dessus, commente Henri Lachmann. Mais l'essentiel c'était la complexité engendrée par la proposition Bouygues, avec le risque que les remèdes concurrentiels détruisent les synergies et que les difficultés sociales retardent l'exécution. »

 

Le risque d'exécution était le deuxième critère clef. Même après la vente du réseau à Free, le risque concurrentiel pour Bouygues restait élevé. De plus, l'intégration de deux mastodontes faisant les mêmes métiers promettait de durer trois ou quatre ans, avec 700 boutiques à fermer. Troisièmement, la liquidité, liée à l'exécution : si les chantiers s'éternisent, les marchés ont le temps de chuter, la guerre des prix peut être relancée, réduisant d'autant la participation minoritaire de Vivendi. « Ne perdons pas de vue que l'objectif du groupe, c'était de sortir [de SFR]. D'un côté, on gardait seulement 32 % avec un "put" pour tomber à 30 %, de l'autre, on gardait 40 % et des poussières », rappelle Henri Lachmann. Quatrièmement, le projet industriel. Pour une source proche de Vivendi, les administrateurs étaient pressés de sortir du piège du mobile : « Avec Bouygues, on créait un géant du mobile, avec pour seule perspective la décroissance de sa part de marché. Et en donnant un réseau à Free à vil prix, on le renforçait à l'extrême. » Les déclarations de Xavier Niel jeudi soir dans « Les Echos » pour soutenir le projet Bouygues ont eu l'effet inverse. La fusion avec Numericable, elle, était synonyme de croissance, avec un grand réseau fixe vide et la puissance commerciale de la marque SFR. « La convergence des offres fixe-mobile, c'est le sens de l'histoire, avec en ligne de mire le très haut débit », fait remarquer Tariq Ashraf, chez Bearing Point.

L'autorité de la Concurrence aurait probablement rejeté la fusion Bouygues-SFR

Le passage de quatre à trois opérateurs est un sérieux risque d'affaiblissement la concurrence. Aux Etats-Unis où il y a également quatre opérateurs nationaux, la Division Antitrust avait rejeté en 2011 la fusion entre le numéro quatre, T-Mobile et le numéro deux, AT&T précisément pour conserver quatre opérateurs mobile ce qui est la norme dans beaucoup de pays. En revanche, en Autriche, où le nombre d'opérateurs est passé de quatre à trois en 2012, les prix sont déjà repartis à la hausse.

Un soutien gouvernemental à Bouygues assez incompréhensible

Le passage de trois à quatre opérateurs en 2012, via l'entrée de Free, voulu par l'ARCEP, a atteint tous les objectifs que peut théoriquement permettre d'atteindre l'intensification de la concurrence dans un secteur frappé par des ententes de prix explicites ou tacites. Ces objectifs sont une baisse des prix obligeant les firmes à améliorer leur efficacité et à innover et un accès plus large des consommateurs au bien en question. De fait, l'intensification de la concurrence a généré immédiatement une baisse des prix pour les ménages qui est aujourd'hui de l'ordre de 25% et fortement augmenté le taux d'accès au mobile. Il s'agit d'un gain de pouvoir d'achat significatif pour les ménages et une modalité indirecte de soutien à l'activité de recherche d'emploi de ceux qui n'en ont pas un.

Autant la stratégie de Bouygues est compréhensible dans la mesure où cette firme souhaite augmenter son « confort tarifaire» en diminuant la pression concurrentielle, autant le soutien appuyé du gouvernement à cette stratégie est incompréhensible si on admet que l'objectif du bon gouvernement est la défense du bien commun.

On ne peux que sourire au soutien de Montebourg, la caution du gouvernement à l'extrême gauche, qui se met à défendre les intérêts de Bouygues. Et souvenons-nous que son prédécesseur, M. Besson, n'était pas non plus très favorable à plus de concurrence dans le domaine. On ne peux que conseiller aux politiques de tous bords d’arrêter de se mêler de choses qui ne les regarde pas et arrêter de défendre les intérêts des lobbies : c'est trop visible !

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